Le Sénégal ouvre une nouvelle séquence de sa réforme de l’hydraulique rurale. À Louga, le ministre de l’Hydraulique et de l’Assainissement, Cheikh Tidiane Dièye, a lancé le 4 novembre 2026 une mission d’information, d’éducation et de communication portée par l’Office des forages ruraux (OFOR). L’objectif annoncé est d’expliquer la réforme, de recueillir les préoccupations locales et de mieux définir les responsabilités de chaque acteur. Pour les populations, le véritable test sera toutefois très concret : continuité de l’eau, qualité du service, traitement des pannes, lisibilité des factures et possibilité d’obtenir des réponses en cas de problème.
Une mission de concertation lancée à Louga
La rencontre réunit l’administration territoriale, les collectivités locales, les professionnels du secteur, les organisations communautaires et des représentants des usagers. Selon le ministère, la mission doit informer les populations sur la réforme, clarifier les rôles, recueillir les inquiétudes et favoriser l’adhésion autour du nouveau dispositif de gouvernance.
Cette démarche concerne quatre zones d’affermage : Thiès-Diourbel, Louga, Saint-Louis-Matam et Ziguinchor. Le gouvernement présente la concertation comme un moyen de construire un service public de l’eau plus transparent et plus performant, en cohérence avec la Vision Sénégal 2050. À ce stade, il s’agit cependant d’une phase d’explication et de dialogue. Le communiqué officiel n’annonce ni nouveau tarif immédiat, ni changement instantané d’opérateur, ni calendrier garantissant une amélioration rapide dans chaque localité.
Affermage : qui fait quoi dans le service de l’eau ?
Dans un système d’affermage, l’État reste propriétaire des ouvrages — forages, châteaux d’eau, réseaux et équipements — tandis que l’exploitation quotidienne est confiée à un opérateur. Celui-ci assure normalement la distribution, la facturation, l’entretien courant et une partie des réparations, conformément à un contrat et à des objectifs de performance.
L’OFOR conserve un rôle central de planification, de suivi des délégataires et de protection du patrimoine public. Les collectivités et les représentants des usagers doivent, eux aussi, disposer d’interlocuteurs identifiés. C’est précisément sur cette chaîne de responsabilités que les incompréhensions apparaissent souvent : qui doit intervenir lorsqu’une pompe tombe en panne ? Qui finance le renouvellement d’un équipement lourd ? À qui signaler une facture contestée ? Et dans quel délai une réclamation doit-elle recevoir une réponse ?
Une réforme engagée depuis 2014
La réforme de l’hydraulique rurale n’est pas nouvelle. Elle a été engagée en 2014 avec la création de l’OFOR et le passage progressif d’une gestion communautaire à des délégations de service public. L’ambition était de professionnaliser l’exploitation de plus de 2 000 systèmes d’alimentation en eau potable en milieu rural et de rendre le service plus durable.
Les documents publics montrent néanmoins une mise en œuvre graduelle et difficile. Un projet présenté à l’occasion du Forum mondial de l’eau de Dakar indiquait qu’en 2020, 530 systèmes d’alimentation en eau potable étaient gérés par quatre opérateurs privés, soit environ un quart du parc rural. Le même document évaluait alors les besoins de réhabilitation de sept périmètres à 19,123 milliards de francs CFA, avec 52 % du financement déjà mobilisé. Ces chiffres sont historiques : ils donnent la mesure des besoins accumulés, mais ne décrivent pas à eux seuls la situation exacte de 2026.
Des insuffisances déjà reconnues par l’État
Une évaluation gouvernementale publiée en 2021 avait qualifié de globalement peu satisfaisants les résultats de l’OFOR, des délégataires et de la qualité du service. Elle recommandait de poursuivre la délégation de service public, tout en renforçant le contrôle, les responsabilités de l’OFOR et le suivi des contrats. Autrement dit, le principe de la réforme n’était pas abandonné, mais sa gouvernance devait être corrigée.
En octobre 2026, lors de l’installation du nouveau président du conseil d’administration de l’OFOR, les autorités ont de nouveau insisté sur la qualité de l’eau, la continuité du service et la publication d’indicateurs de performance clairs. L’ancien président du conseil d’administration avait également signalé que plusieurs priorités restaient à achever, notamment le suivi rigoureux des délégations de service public, la charte d’audit et la cartographie des risques.
Ce que les usagers attendent concrètement
Pour une famille, une école, un poste de santé, un éleveur ou un petit commerce, la réussite d’une réforme ne se mesure pas au nombre de réunions organisées. Elle se voit au robinet. La première attente concerne la continuité : lorsqu’une panne survient, les usagers doivent connaître le responsable, le délai d’intervention et la solution provisoire prévue pour les besoins essentiels.
La deuxième attente porte sur les tarifs et la facturation. Les règles doivent être accessibles, les compteurs fiables et les voies de recours connues. Une concertation utile doit donc expliquer ce que paie réellement l’usager, comment le prix est fixé, quelles obligations pèsent sur l’opérateur et comment contester une anomalie. La troisième attente est sanitaire : la qualité de l’eau doit faire l’objet de contrôles réguliers dont les résultats peuvent être communiqués aux populations dans un langage compréhensible.
La transparence, principal enjeu de gouvernance
La nouvelle mission peut réduire les tensions si elle débouche sur des engagements vérifiables. Les contrats d’affermage doivent comporter des indicateurs simples : durée moyenne des interruptions, délais de réparation, taux de recouvrement, qualité de l’eau, réclamations reçues et résolues, investissements réalisés. Une publication régulière de ces données permettrait aux élus, aux services de l’État et aux usagers de comparer les résultats d’une zone à l’autre.
La représentation locale compte également. Les comités ou cadres de dialogue ne doivent pas être réunis uniquement au lancement de la réforme. Ils doivent pouvoir suivre les décisions, signaler les difficultés et recevoir des réponses documentées. Sans ce retour régulier vers les villages, la communication risque d’être perçue comme une campagne descendante plutôt que comme une véritable co-construction.
Quatre signaux permettront d’évaluer la réforme
La prochaine étape sera jugée sur quatre éléments. D’abord, la publication d’un calendrier précis pour chaque périmètre. Ensuite, la définition publique des responsabilités entre l’OFOR, les opérateurs, les collectivités et l’administration. Troisièmement, l’existence d’un dispositif de réclamation facile d’accès, y compris pour les usagers éloignés des centres urbains. Enfin, la disponibilité d’indicateurs réguliers sur la qualité et la continuité du service.
La concertation lancée à Louga peut donc être utile, mais elle n’est qu’un point de départ. Pour restaurer la confiance, le gouvernement devra transformer les échanges en décisions, les décisions en obligations contrôlables et les obligations en améliorations visibles. Dans les zones rurales, l’enjeu dépasse la gestion technique des forages : il touche à la santé, à l’éducation, à l’activité économique et à l’égalité d’accès à un service public essentiel.
