Le ministère sénégalais de la Communication, des Télécommunications et du Numérique veut faire des outils numériques un levier de prévention contre les cancers du col de l’utérus, du sein et de la prostate. Présentée lors de la journée « Rose & Bleu Digital 2026 », cette ambition associe les campagnes Octobre Rose et Novembre Bleu, mais elle reste encore à traduire en services mesurables pour les patients.
L’initiative vise à diffuser une information fiable, élargir la portée des campagnes de sensibilisation et faciliter l’accès aux services de santé. Le ministère cite notamment la télémédecine, le dossier patient informatisé et l’intelligence artificielle parmi les usages possibles.
4 815 nouveaux cas estimés pour trois cancers en 2022
La charge sanitaire mise en avant par le ministère est confirmée par la fiche Sénégal de GLOBOCAN 2022, produite par l’Agence internationale de recherche sur le cancer de l’Organisation mondiale de la santé. Elle estime à 2 064 le nombre de nouveaux cas de cancer du col de l’utérus, à 1 838 ceux du sein et à 913 ceux de la prostate.
Ces trois localisations totalisent 4 815 nouveaux cas estimés, soit un peu plus de 40 % des 11 841 nouveaux cas de cancer évalués dans le pays cette année-là. GLOBOCAN estimait également à 8 134 le nombre total de décès par cancer.
Ces chiffres sont des estimations épidémiologiques et non un registre exhaustif de diagnostics individuels. Cette distinction est importante dans un pays où l’accès au dépistage, au diagnostic et aux registres sanitaires reste inégal selon les territoires.
Le col de l’utérus et le sein en tête chez les femmes
Dans les données 2022, le cancer du col de l’utérus représentait 27,3 % des nouveaux cas estimés chez les femmes, devant le cancer du sein à 24,3 %. Chez les hommes, le cancer de la prostate arrivait en tête avec 21,4 % des nouveaux cas estimés.
Ces proportions expliquent le choix d’une campagne combinant prévention féminine et masculine. Elles montrent aussi que la sensibilisation doit être reliée à des parcours concrets : vaccination contre le papillomavirus humain, dépistage, confirmation diagnostique, orientation et accès au traitement.
Ce que le numérique peut réellement apporter
Une plateforme d’information peut aider à identifier les lieux de dépistage, rappeler les rendez-vous et combattre les fausses informations. La télémédecine peut rapprocher certains avis spécialisés des patients vivant loin des grands centres. Un dossier patient informatisé peut améliorer le suivi lorsque plusieurs structures interviennent dans la prise en charge.
L’intelligence artificielle peut assister l’analyse de données ou d’images médicales, mais elle ne remplace ni le diagnostic d’un professionnel ni l’examen clinique. Son utilisation exige des données de qualité, une validation médicale, une supervision humaine et des règles strictes de protection des informations de santé.
Des outils annoncés, sans calendrier de déploiement
La communication sur Rose & Bleu Digital décrit des possibilités d’usage. Elle ne précise pas encore le budget, les plateformes retenues, les zones couvertes, le calendrier, les établissements connectés ni le nombre de bénéficiaires attendus.
À ce stade, il serait donc prématuré de présenter la télémédecine, le dossier patient informatisé ou l’intelligence artificielle comme des services disponibles à l’échelle nationale dans le cadre de cette initiative. Leur portée dépendra des décisions techniques et financières qui suivront.
Le numérique ne remplace pas les capacités de soins
Le ministère de la Santé inscrit la lutte contre le cancer dans son Plan national 2025-2029. Il a également annoncé l’objectif de créer cinq nouveaux centres de radiothérapie, tout en renforçant la formation spécialisée et les équipements existants.
Ces investissements rappellent la limite d’une approche uniquement numérique. Une campagne en ligne peut conduire une personne vers le système de santé ; elle ne peut remplacer un centre de dépistage, un laboratoire, un spécialiste, un appareil fonctionnel ou le financement du traitement.
Un risque de nouvelle fracture sanitaire
Pour les populations rurales, les personnes peu connectées et celles qui maîtrisent mal les outils numériques, la dématérialisation peut créer un obstacle supplémentaire. Le dispositif devra donc conserver des canaux physiques et communautaires, proposer des contenus accessibles dans les langues utilisées par les publics et tenir compte du coût de la connexion.
La confiance sera tout aussi décisive. Les patients doivent savoir quelles données sont collectées, qui peut les consulter, combien de temps elles sont conservées et comment corriger une information erronée.
Les résultats devront être mesurés dans le parcours du patient
Le succès de Rose & Bleu Digital ne se jugera pas au nombre de publications ou de consultations d’une plateforme. Les indicateurs utiles seront le nombre de personnes orientées puis effectivement dépistées, les délais de rendez-vous, la continuité du suivi, la couverture des régions et la proportion de cancers diagnostiqués plus tôt.
Le numérique peut renforcer la prévention s’il relie l’information à une offre de soins disponible. Le principal enjeu est désormais de transformer la journée de sensibilisation en services accessibles, sécurisés et évaluables pour les Sénégalaises et les Sénégalais.