Politique LFR 2026 : ce que le bras de fer entre la Primature et PASTEF révèle de la gouvernance budgétaire wassare newsOctober 25, 2026018 views L’hémicycle de l’Assemblée nationale du Sénégal. Photo : Assemblée nationale du Sénégal. Le conflit autour de la loi de finances rectificative pour 2026 ne se résume plus à une divergence sur quelques lignes de dépenses. Il met à l’épreuve la capacité de la Primature, du Gouvernement et de la majorité parlementaire à arbitrer une contrainte budgétaire majeure sans affaiblir le contrôle démocratique ni retarder les politiques publiques attendues par les Sénégalais. Les données présentées par l’exécutif décrivent une situation difficile : environ 340 milliards de francs CFA de recettes en moins, près de 540 milliards de charges supplémentaires, un déficit porté de 5,4 % à 7,6 % du produit intérieur brut et 555 milliards de crédits de paiement d’investissement révisés. PASTEF ne nie pas l’existence de la contrainte, mais conteste la hiérarchie des choix, le calendrier du texte et le niveau d’information fourni aux députés. Ce double constat permet de situer le véritable enjeu. Le Sénégal ne fait pas seulement face à un problème de financement. Il doit aussi résoudre une crise de méthode entre des institutions et des responsables issus du même camp politique. Une contrainte économique réelle, mais des arbitrages encore discutables Le Gouvernement fonde sa demande sur plusieurs chocs documentés. Les subventions à l’énergie passeraient de 250 à 790,3 milliards de francs CFA afin de limiter la hausse des prix supportée par les ménages et les entreprises. Des financements extérieurs évalués à 239 milliards n’auraient pas été mobilisés. L’exécutif chiffre en outre le stock d’arriérés à 1 956 milliards de francs CFA et prévoit une première enveloppe de 300 milliards pour commencer à le résorber. Ces chiffres expliquent la nécessité d’un ajustement. Ils ne suffisent toutefois pas à établir que chaque réduction ou chaque report constitue la meilleure décision possible. Une loi de finances rectificative n’est pas seulement un exercice de mise à jour comptable : elle redistribue les coûts d’un choc entre consommateurs, entreprises, bénéficiaires de programmes sociaux et usagers de services publics. Le Gouvernement privilégie une protection immédiate contre le renchérissement de l’énergie. Cette option peut contenir l’inflation et préserver le pouvoir d’achat, mais elle absorbe des ressources considérables. La majorité parlementaire demande alors quelles dépenses peuvent être réduites ailleurs, quels projets seront réellement repris en 2027 et quels mécanismes empêcheront qu’un report temporaire ne devienne un abandon silencieux. Le Grand Transfert d’Eau résume le problème de lisibilité Le débat sur le Grand Transfert d’Eau vers Touba et Dakar illustre la difficulté à comparer les positions. Des responsables de PASTEF évoquent une baisse de 50 milliards de francs CFA, correspondant à l’enveloppe présentée pour le projet dans le budget initial. Le ministère chargé des Finances répond que le projet n’est pas supprimé et que 20 milliards destinés aux indemnisations sont retirés en 2026 parce que le recensement et l’évaluation des personnes affectées n’ont pas commencé. Une somme de 13,8 milliards est annoncée pour 2027, avec une possibilité de révision. Ces montants portent sur des périmètres différents. Leur juxtaposition entretient pourtant l’impression que l’un des camps cache une partie de la réalité. Une présentation commune devrait distinguer le coût total du projet, les autorisations d’engagement, les crédits de paiement, les indemnisations, les dépenses déjà exécutées et celles reprogrammées. Pour les populations concernées, la question décisive reste la date à laquelle l’eau et les infrastructures annoncées seront disponibles. Les dépenses sociales ne peuvent pas être jugées par leur seul montant Les bourses de sécurité familiale offrent un autre exemple. Le Gouvernement prévoit de faire passer leur enveloppe de 35 à 70 milliards de francs CFA en 2026, puis à 142 milliards en 2027. PASTEF affirme ne pas vouloir empêcher ces transferts, mais réclame des critères de ciblage plus lisibles et une évaluation des dix années de mise en œuvre sous la présidence de Macky Sall. Cette demande est pertinente si elle conduit à mesurer les résultats : nombre de ménages durablement sortis de l’extrême vulnérabilité, régularité des paiements, erreurs d’inclusion et d’exclusion, articulation avec le Registre national unique. L’augmentation des crédits constitue un effort budgétaire. Son impact dépend de la qualité du ciblage et du suivi. Le même principe vaut pour le soutien à la presse. Dire que le secteur a besoin d’appui ne répond pas à la question de la source de financement, des critères d’éligibilité ou de la durée du dispositif. S’il repose sur l’endettement, son coût et sa justification doivent être explicités. La protection du pluralisme ne doit pas devenir une dépense opaque, pas plus qu’elle ne doit être sacrifiée sans analyse de ses conséquences. La crise de confiance dépasse les accusations de « budget caché » Après la controverse sur la « dette cachée », l’expression « budget caché » est désormais employée par des responsables de PASTEF. Elle reste une qualification politique : aucune décision juridictionnelle ou conclusion d’audit citée dans le débat public n’a, à ce stade, établi une dissimulation budgétaire. Le soupçon porte néanmoins sur une question vérifiable : quelles dépenses ont déjà été engagées ou payées avant le vote de la LFR, et lesquelles nécessitent encore une autorisation parlementaire ? Le Gouvernement devrait répondre par un tableau d’exécution à date. Les députés pourraient alors déposer des amendements chiffrés, comme le demande le Premier ministre, en connaissant les marges effectivement disponibles. Le débat sur les fonds spéciaux montre également les limites d’un échange fondé sur la confiance personnelle. Moustapha Guirassy et d’autres membres du Gouvernement ont invité Ousmane Sonko à leur accorder la même bonne foi qu’il revendiquait pour sa propre gestion de ces fonds. Mais les finances publiques ne peuvent dépendre de la réputation des responsables. Elles exigent des règles, une traçabilité adaptée et un contrôle compatible avec la confidentialité de certaines dépenses. Le Parlement ne peut pas être moins informé que les partenaires financiers Les députés de PASTEF demandent que l’exécutif leur accorde le même respect qu’aux interlocuteurs du Fonds monétaire international. La comparaison est politiquement forte, mais elle touche un point institutionnel essentiel : le Parlement vote les ressources et les charges de l’État. Son contrôle ne devrait pas intervenir après que les arbitrages ont été négociés, annoncés ou partiellement exécutés. Le contrôle parlementaire n’implique pas que tous les documents sensibles deviennent publics. Il exige toutefois que les élus disposent des informations nécessaires pour apprécier le déficit, la dette, les arriérés, les financements d’urgence et les effets des amendements. À défaut, l’exécutif demande un vote de confiance là où la Constitution et la loi organique prévoient un contrôle. Il faut aussi distinguer les instruments. La LFR modifie le budget pendant l’exercice. La loi de règlement, terme juridique exact, intervient après l’exécution pour arrêter les résultats et contrôler les comptes. Elle ne peut pas remplacer l’autorisation demandée aujourd’hui, mais elle devra permettre de vérifier ultérieurement si les engagements pris dans le débat ont été respectés. La communication politique aggrave un désaccord qui devrait rester documenté La confrontation s’est déplacée vers le format des prises de parole. Le Premier ministre a invité PASTEF à répondre aux journalistes. El Malick Ndiaye et Amadou Ba ont défendu l’autonomie du parti dans sa manière de communiquer. Des références à des artistes et à leurs textes ont également été introduites dans les échanges. Ces séquences mobilisent les sympathisants, mais elles n’éclairent ni les crédits disponibles ni les projets reportés. Elles installent les Sénégalais dans le rôle de spectateurs d’une confrontation alors qu’ils devraient être les destinataires d’informations comparables. Une conférence de presse avec questions peut améliorer la transparence, mais elle ne remplace pas les documents budgétaires détaillés. L’argument de l’image du pays à l’approche des Jeux olympiques de la jeunesse de Dakar 2026 doit être manié avec prudence. Les tensions institutionnelles peuvent brouiller le message envoyé aux partenaires. Mais une démocratie ne protège pas son image en dissimulant ses désaccords. Elle la protège en les réglant dans les délais, par des procédures crédibles et des décisions explicables. Le dialogue annoncé doit produire des engagements mesurables Le Premier ministre s’est dit prêt à rencontrer les députés et Ousmane Sonko avec le ministre des Finances et les ministres concernés. PASTEF affirme également rester ouvert au dialogue, tout en reprochant au Gouvernement d’avoir attendu les derniers jours avant la plénière. Les deux parties disposent donc d’un espace de compromis, mais le temps politique est désormais très court. Un accord utile devrait au minimum publier cinq éléments : un tableau comparatif entre le budget initial et le projet rectificatif ; les taux d’exécution par programme ; la liste des projets reportés avec leur calendrier 2027 ; l’état des arriérés et de leur apurement ; enfin, les critères et indicateurs des dépenses sociales nouvelles. Il devrait aussi préciser l’utilisation des mécanismes de financement d’urgence contestés par les députés. Si ces informations sont fournies, la majorité pourra assumer ses amendements et le Gouvernement expliquer les conséquences de chaque modification sur le déficit. Si elles ne le sont pas, chacun pourra continuer à accuser l’autre de blocage, mais le coût sera supporté par les politiques publiques et par la confiance dans les institutions. Le débat sur la LFR 2026 constitue ainsi un test de gouvernance. Il dira si le Sénégal peut concilier discipline budgétaire, protection sociale, contrôle parlementaire et stabilité politique lorsque les marges financières se réduisent. La qualité du compromis comptera davantage que la victoire de communication de l’un des camps.