Afrique Diplomatie Sénégal–Mauritanie : pourquoi la question du Sahara marocain réveille les vieilles sensibilités entre deux pays frères wassare newsJuly 31, 20260110 views La polémique née à Dakar lors de la présentation du livre « Le Sahara marocain : les enjeux géopolitiques de la grande cause nationale du Maroc » dépasse largement le cadre du conflit saharien. Derrière l’échange tendu entre l’ancien ministre sénégalais des Affaires étrangères Cheikh Tidiane Gadio et l’ambassadeur de Mauritanie au Sénégal Mohamed Ould Abdallah Ould Othmane, c’est toute la complexité des relations historiques entre Dakar et Nouakchott qui ressurgit. Une relation ancienne, stratégique, mais souvent marquée par des sensibilités profondes liées à l’histoire, aux frontières, à l’identité nationale et aux équilibres régionaux. Une phrase qui touche un point sensible à Nouakchott Lors de son intervention, Cheikh Tidiane Gadio a évoqué une lecture historique selon laquelle les frontières du Maroc auraient autrefois englobé des territoires allant jusqu’au Sénégal, affirmant également que la Mauritanie aurait appartenu à l’espace marocain. Ces propos ont immédiatement provoqué une réaction de l’ambassadeur mauritanien. « J’espère que ce n’est pas l’opinion de tous les Sénégalais concernant la Mauritanie », a répondu le diplomate, rappelant que la Mauritanie possède sa propre histoire, sa propre construction nationale et sa propre souveraineté. Au-delà du débat académique, cette déclaration touche une question extrêmement sensible pour la Mauritanie : la reconnaissance de son identité nationale et de ses frontières héritées de l’indépendance. Le traumatisme historique des relations Sénégal–Mauritanie Si les deux pays entretiennent aujourd’hui une coopération importante, notamment dans l’énergie, la sécurité et le commerce, leur histoire récente a connu des périodes difficiles. Le traumatisme majeur reste la crise sénégalo-mauritanienne de 1989. Des affrontements intercommunautaires autour de la vallée du fleuve Sénégal avaient provoqué une grave crise diplomatique entre Dakar et Nouakchott. Des milliers de personnes avaient été déplacées de part et d’autre de la frontière, entraînant une rupture temporaire des relations entre les deux États. Depuis, les deux pays ont progressivement reconstruit leur partenariat, notamment autour de projets stratégiques comme : l’exploitation du gaz offshore Grand Tortue Ahmeyim (GTA) ; la gestion commune du fleuve Sénégal à travers l’OMVS ; la coopération sécuritaire face aux menaces sahéliennes ; les échanges commerciaux entre Dakar et Nouakchott. La Mauritanie, un État pivot entre Maghreb et Afrique de l’Ouest La réaction de l’ambassadeur mauritanien illustre aussi la position particulière de Nouakchott. Située entre le Maghreb et l’Afrique subsaharienne, la Mauritanie cherche depuis plusieurs décennies à maintenir un équilibre diplomatique. Sur le dossier du Sahara occidental, Nouakchott adopte officiellement une position de neutralité, contrairement au Maroc qui défend sa souveraineté sur le territoire et au Front Polisario qui revendique l’indépendance. Cette neutralité permet à la Mauritanie de préserver ses relations avec plusieurs partenaires, notamment le Maroc, l’Algérie, le Sénégal et les pays de l’Union africaine. Toute déclaration pouvant être interprétée comme une remise en cause de cette position est donc particulièrement surveillée. Le Sénégal face à un équilibre diplomatique délicat Le Sénégal entretient historiquement des relations très proches avec le Maroc et soutient généralement la position marocaine sur le Sahara. Dakar et Rabat partagent une longue histoire diplomatique, économique et culturelle. Cependant, la relation avec la Mauritanie représente également un enjeu stratégique majeur pour le Sénégal. Le Mali, la Mauritanie et le Sénégal forment un espace essentiel pour la stabilité de l’Afrique de l’Ouest. La sécurité des frontières, la lutte contre les groupes armés et les échanges économiques nécessitent une coopération permanente entre ces pays. Dakar doit donc maintenir un équilibre : soutenir ses alliances traditionnelles tout en préservant une relation de confiance avec son voisin mauritanien. Le risque d’une instrumentalisation historique Cette polémique rappelle que les débats historiques peuvent rapidement devenir des sujets diplomatiques sensibles. Les questions de frontières, d’appartenance territoriale et d’identité nationale restent encore très présentes dans plusieurs régions d’Afrique où les frontières modernes ont souvent été héritées de la période coloniale. Pour beaucoup d’observateurs, l’enjeu aujourd’hui n’est pas de réécrire l’histoire mais de construire des relations basées sur la coopération et le respect des souverainetés. Un rappel : le Sénégal et la Mauritanie ont trop d’intérêts communs Au moment où le Sahel traverse une période d’instabilité majeure, une crise diplomatique entre Dakar et Nouakchott serait contre-productive. Les deux pays partagent : une frontière commune ; une histoire liée au fleuve Sénégal ; des intérêts énergétiques communs ; des défis sécuritaires similaires. La polémique née autour du Sahara marocain montre surtout une réalité : en Afrique de l’Ouest, l’histoire reste une matière sensible, capable de réveiller des blessures anciennes et de mettre à l’épreuve les équilibres diplomatiques.