Dakar, 27 août (APS) – Longtemps resté dans l’ombre de la production audiovisuelle, le doublage connaît un intérêt croissant en Afrique, porté notamment par l’essor des plateformes de streaming et la volonté de rendre les contenus accessibles à des publics parlant différentes langues. Au Sénégal, cette activité cherche encore à se structurer, entre manque de formation, équipements coûteux, faiblesse du marché et nouveaux défis liés à l’intelligence artificielle.
Sur l’île de Ngor, à Dakar, un petit studio situé au bord de l’océan accueille une séance de doublage. Derrière une lourde porte capitonnée, les voix prennent le relais des images. Au centre de la cabine, un microphone, un pupitre et un écran diffusant une scène d’animation constituent le principal décor.
L’acteur Abdoulaye Diakhaté est l’un des premiers à entrer en cabine. Comédien, metteur en scène, formateur d’art dramatique et ancien directeur de casting de Marodi, il connaît les exigences de cet exercice. Échauffement vocal, maîtrise de la respiration, distance avec le microphone et synchronisation avec les mouvements des personnages : chaque geste compte.
Le doublage ne consiste pas simplement à traduire un texte. Le comédien doit faire coïncider sa voix avec les mouvements des lèvres, le rythme, les émotions et l’intention du personnage.
« La beauté du doublage, c’est que l’acteur doit disparaître sans être vu », résume en substance la pratique observée dans le studio.
Pour les jeunes comédiens qui découvrent cet univers, l’apprentissage peut être plus complexe. Une réplique prononcée quelques secondes trop tôt ou trop tard suffit à recommencer une prise. La direction artistique joue alors un rôle essentiel pour guider l’acteur dans le rythme, la respiration et l’interprétation.
Un outil d’accessibilité et d’ouverture culturelle
Le doublage consiste à remplacer les dialogues originaux d’une œuvre audiovisuelle par des dialogues adaptés et interprétés dans une autre langue. Il constitue aujourd’hui un outil important pour élargir l’audience des films, séries, documentaires ou publicités.
Dans un pays marqué par une importante diversité linguistique comme le Sénégal, le potentiel est considérable. Le wolof, le pulaar, le sérère, le mandingue ou encore le soninké peuvent notamment servir de langues de localisation pour des contenus destinés au public national ou à d’autres marchés africains.
Pour Abdoulaye Diakhaté, le doublage représente bien plus qu’un simple travail de traduction.
« Le doublage en pulaar, sérère, mandingue, wolof, soninké permet de lever les barrières linguistiques et culturelles », explique-t-il, soulignant l’importance d’adapter également les expressions et les nuances culturelles.
L’essor des plateformes de streaming contribue à renforcer cette demande. Une série nigériane, kényane ou sud-africaine doublée dans une langue comprise par un public sénégalais peut ainsi toucher une audience plus large. À l’inverse, des productions sénégalaises pourraient conquérir d’autres marchés africains grâce à la localisation linguistique.
Cette dynamique ouvre également des perspectives professionnelles pour les adaptateurs linguistiques, directeurs artistiques, ingénieurs du son et comédiens spécialisés dans le doublage.
Une activité encore peu structurée au Sénégal
Malgré ces perspectives, le secteur reste fragile. Abdoulaye Diakhaté estime que le doublage mobilise près d’une dizaine de compétences, allant de la traduction et de la transcription à l’adaptation, la prise de son en cabine, la direction artistique et la préparation du produit final destiné à la diffusion.
Les premiers doublages professionnels au Sénégal auraient commencé à se développer il y a près d’une dizaine d’années avec des sociétés de production telles que Prod-Events.
Certaines productions ont déjà expérimenté le doublage en langues africaines. C’est notamment le cas du film « Twist à Bamako », sorti en 2021, ainsi que de la série « C’est la vie », lancée en 2013 avec plusieurs partenaires africains et internationaux.
Mais les professionnels déplorent encore le manque d’équipements spécialisés et de formations adaptées. Le coût des installations et du matériel de post-production constitue également un frein important.
Pour Abdoulaye Diakhaté, les pouvoirs publics et les institutions culturelles pourraient contribuer à professionnaliser la filière à travers des programmes de formation subventionnés, à l’image de ce qui se fait dans certains pays africains comme le Maroc, le Nigeria ou l’Afrique du Sud.

Le coaching des voix, un défi majeur
Ousseynou Thiam, initiateur de MobiCiné, un concept de cinéma itinérant et de proximité, souligne pour sa part la difficulté liée au coaching des comédiens.
Selon lui, le pulaar et le mandingue figurent parmi les langues locales les plus utilisées dans les projets de doublage, notamment en raison des programmes de diffusion de proximité dans l’Est du Sénégal et en Casamance.
« Le vrai challenge, c’est le coaching des voix et des acteurs », explique-t-il, évoquant également les difficultés liées à la traduction de certains termes qui n’ont pas nécessairement d’équivalent direct dans les langues locales.
Le casting constitue donc une étape déterminante. Dans certains cas, les professionnels vont jusqu’à organiser des « castings sauvages » dans les régions où la langue ciblée est largement parlée, afin d’identifier les voix correspondant le mieux aux personnages originaux.
C’est notamment l’approche adoptée par Modou Lolly Sarr pour le doublage en wolof d’un blockbuster américain, présenté comme une première au Sénégal. Plusieurs comédiens sélectionnés n’avaient alors aucune expérience préalable dans le doublage.
L’intelligence artificielle, opportunité ou menace ?
À ces difficultés traditionnelles s’ajoute désormais une transformation majeure : l’intelligence artificielle.
Synthèse vocale, clonage de voix, sous-titrage automatique et doublage assisté par IA permettent aujourd’hui d’accélérer considérablement la localisation des contenus.
Pour Modou Lolly Sarr, l’IA représente une opportunité pour les industries culturelles et créatives sénégalaises. Des outils capables de comprendre et de générer du wolof commencent notamment à émerger. Mais la restitution de l’émotion et des nuances propres au jeu d’acteur reste encore un défi.
Bassirou Ndiaye, directeur et fondateur de Prod-Events, considère également l’IA comme un outil susceptible d’améliorer la productivité.
« Ça nous permet d’aller plus vite », explique-t-il, en évoquant notamment les commandes portant sur plusieurs centaines d’heures de doublage.
Mais cette accélération technologique soulève une question essentielle : celle du consentement des artistes.
Le clonage d’une voix sans l’autorisation de son propriétaire constitue, selon lui, une limite à ne pas franchir. « Tu ne peux pas cloner la voix de quelqu’un sans avoir son autorisation », insiste-t-il.
Le producteur appelle ainsi à une actualisation du cadre juridique sénégalais afin de mieux encadrer les usages numériques de la voix et les droits des artistes-interprètes.
Le Sénégal face au Nigeria et au Maroc
Le retard du Sénégal apparaît plus nettement lorsqu’il est comparé à des marchés africains plus structurés.
Au Nigeria, l’industrie de Nollywood dispose d’un important volume de productions et expérimente déjà des outils d’intelligence artificielle pour la post-production et le doublage dans plusieurs langues locales, notamment le yoruba, l’igbo et le haoussa.
Au Maroc, le doublage en darija s’est également développé depuis plusieurs années autour de studios, de techniciens et de comédiens spécialisés. L’intelligence artificielle vient progressivement compléter cette infrastructure existante.
La différence tient donc moins à la technologie qu’à la solidité de l’écosystème audiovisuel.
Un cadre juridique à adapter
Au Sénégal, le droit d’auteur et les droits voisins sont notamment encadrés par la loi de 2008 et gérés depuis 2013 par la Société sénégalaise du droit d’auteur et des droits voisins (SODAV), qui a succédé au Bureau sénégalais du droit d’auteur.
Ce cadre juridique, conçu avant l’explosion de l’intelligence artificielle générative, ne prévoit pas spécifiquement les questions liées au clonage vocal ou à l’utilisation des voix d’artistes pour entraîner des modèles d’IA.
Le directeur général de la SODAV, Aly Bathily, a récemment alerté sur les pertes potentielles liées à l’utilisation des œuvres culturelles par les plateformes d’intelligence artificielle.
Le Sénégal affiche pourtant des ambitions importantes en matière de gouvernance de l’IA. Le pays a notamment participé en juillet 2026 au premier Dialogue mondial de l’ONU sur l’intelligence artificielle à Genève.
Mais cette ambition doit encore trouver une traduction concrète dans les industries culturelles et créatives.
Construire une véritable industrie de la voix
Le défi pour le Sénégal n’est donc pas uniquement technologique. Il est également économique, professionnel, juridique et culturel.
Pour transformer le doublage en véritable filière, les professionnels plaident notamment pour davantage de formations, des studios mieux équipés, des mécanismes de financement adaptés, une meilleure structuration des métiers et une réglementation capable de protéger les artistes à l’ère de l’intelligence artificielle.
L’enjeu est aussi culturel. Développer le doublage en wolof, pulaar, sérère, mandingue ou soninké permettrait non seulement de rendre les contenus internationaux plus accessibles, mais également de renforcer la circulation des productions africaines entre les différents marchés du continent.
Entre les opportunités offertes par les plateformes numériques et les risques liés à l’IA, le Sénégal dispose donc d’un potentiel important. Reste à structurer la filière pour que cette « voix » sénégalaise puisse véritablement trouver sa signature.
Source : APS